Désormais, même le monde politique s'interroge...

Pressée par le Sénat, la Délégation à la Sécurité routière a enfin rendu public le bilan de l'expérimentation menée par le Cerema (Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement), document qui a servi au gouvernement avant d'avaliser la mesure de limitation à 80 km/h sur les routes à double sens dépourvues de séparateur central.

Affirmons-le d'emblée : tous ceux qui s'opposent à la mesure annoncée le 9 janvier dernier ne sont désormais plus autorisés à dire que la décision ne repose sur aucun argument scientifique, puisque le rapport est enfin connu. Seulement voilà : malgré une expérimentation débutée en 2015, les constats apparaissent quelque peu légers, tandis que certains éléments font clairement débat.

Des débuts controversés...

C'est en juin 2014 que le Premier ministre de l'époque, Manuel Valls, prend la décision de mettre en place une expérimentation de la baisse de la vitesse sur les routes "à double sens, dépourvues de séparateur central". Le choix se porte sur des "segments accidentogènes" et l'expérimentation débute en juillet 2015 sur la RN7 dans la Drôme, la RN57 dans la Haute-Saône et la RN151 dans l'Yonne et la Nièvre.

Le Cerema est donc chargé de comparer les vitesses pratiquées avant et après le changement de limitation sur ces tronçons de route. Pas moins de six campagnes sont ainsi discrètement mises en place durant près de deux ans.

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Première controverse : si les chiffres concernant le nombre d'accidents ayant eu lieu sur ces routes ne faisaient aucun doute, le fait que la vitesse en soit la principale cause est beaucoup moins évident. Nos confrères d'Auto Plus révèlent ainsi que, pour le tronçon concerné sur la RN57, la police n'aurait au préalable pointé la vitesse excessive comme responsable des accidents mortels que dans 28% des cas, contre 45% concernant l'emprise de stupéfiants et/ou d'alcool sur les conducteurs décédés. De quoi remettre en question les lieux choisis pour cette expérimentation.

Seconde controverse : le rapport prouve que si la durée de l'expérimentation est officiellement de deux ans, les campagnes de relevés menées par le Cerema n'ont en réalité duré que sept mois, mises bout à bout. Cela n'est-il pas un peu court, si l'on tient compte en plus des incidents techniques qui ont parfois eu lieu avec les instruments de mesure mis en place ?

... Et des constats légers

Venons-en aux conclusions du rapport : l'analyse des résultats démontre bien que la baisse de la vitesse maximale autorisée a engendré une baisse moyenne des vitesses pratiquées sur les tronçons concernés de 4,7 km/h. La vitesse moyenne est passée de 85 km/h en juillet 2015 à 80,3 km/h en 2017. Le Cerema indique que les vitesses pratiquées ont baissé pour l'ensemble des usagers, y compris "pour ceux qui ont l'habitude de conduire à des vitesses élevées".

Troisième controverse : très bien, mais cela suffit-il à décider si rapidement une mesure aussi étendue que celle qui a été annoncée le mois dernier ? La démonstration semble logiquement incomplète puisque aucune conclusion n'est tirée sur le nombre d'accidents mortels ayant eu lieu, alors que la diminution du nombre de décès sur les routes françaises avait pourtant constitué... l'argument numéro 1 avancé par le Premier ministre Édouard Philippe, il y a à peine un mois.

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Et Emmanuel Barbe, délégué interministériel à la sécurité, d'y répondre : "La période retenue était trop courte pour réaliser une étude sérieuse de l'accidentalité."

Conclusion : même si la démonstration est partiellement vérifiée, puisque la limitation à 80 km/h engendre bien une baisse des vitesses moyennes enregistrées, n'aurait-il pas été plus judicieux d'étendre et de prolonger l'expérimentation avant de faire entrer en vigueur la mesure officiellement ? Le 1er juillet ne tombe-t-il pas trop tôt, et n'aurait-il pas mieux valu donner du temps au temps, et surtout du temps aux acteurs de la Sécurité routière afin qu'ils puissent poser des constats plus solides ?

Même le monde politique s'interroge puisque, suite à la publication de ce rapport, un groupe de travail sénatorial a demandé au Premier ministre, ce jeudi 8 février, la suspension de l'application de la mesure. Le temps, du moins, qu'il livre ses conclusions sur un sujet qui, à coup sûr, fera couler beaucoup d'encre encore...