Si vous ne connaissiez pas cette histoire de deux géants de la compétition qui ont joint leurs forces pour une alliance improbable, vous n'allez certainement pas le croire.

Vous souvenez-vous du temps où une Corvette s'est fait passer pour une Ferrari au Mans ? Peu de gens s'en souviennent. En fait, la course de 1972 n'aurait pas dû être remarquable. Des icônes comme la Porsche 917 et la Ferrari 512 s'étaient retirées. Mais, même si la guerre entre les constructeurs s'étaient apaisée, une bataille industrielle aux Etats-Unis a mené à une Corvette déguisée avec des habits du Cavallino Rampante.

L'histoire remonte aux guerres des muscle cars. En 1972, on assistait à une escalade de puissance moteur dans les rues, et les compagnies pensaient que gagner une course le dimanche ferait grimper les ventes le lundi. Goodyear et BF Goodrich cherchaient tous deux la suprématie avec leur nouveau pneu radial de compétition, et les deux sociétés américaines voulaient s'assurer des victoires avec une icône américaine, la Corvette.

BF Goodrich avait l'avantage de sponsoriser une équipe bien établie soutenue par John Greenwood. Goodyear apportait de son côté son soutien à Bob Johnson et Dave Heinz à l'ingénierie course et au développement du Team L88 Corvette. Ils rencontrèrent en fait davantage de succès que la voiture de Greenwood, et l'avaient même battu à Sebring pour une victoire de catégorie.

1968 Corvette No. 4 Race Car

 

La nouvelle voiture de course a été construite à partir d'une Corvette accidentée de 1968 rachetée 600$.

La victoire de la Corvette rouge à Sebring lui valait une invitation aux 24 Heures du Mans 1972, mais il y avait un problème. La voiture avait également reçu le surnom de "Old Scrappy" (vieux tas de ferraille) en raison du méli-mélo de pièces qui avaient été utilisées pour la reconstruire après chaque course. Cela mettait cette Corvette loin de la réglementation concernant le nombre de pièces d'usine requises pour être éligible en catégorie GT. Mais, alors que Greenwood se rendait sur le Circuit de la Sarthe, le RED Team et Goodyear n'allaient pas renoncer aussi facilement à une exposition internationale.

A seulement huit semaines du Mans, une nouvelle voiture était préparée.

Cette nouvelle voiture avait été construite à partir d'une Corvette accidentée datant de 1960, et achetée pour seulement 600$. La condition de la voiture initiale était moins importante que le fait qu'elle fut assemblée lors d'une période bien précise. En effet, les Corvette ayant couru lors de cette période étaient des modèles construits en 1967 et 1969, car ce fut durant ces trois années que Corvette offrait le package L88.

Ces voitures qui bénéficiaient de l'option L88 voyaient ainsi une optimisation de leurs suspensions, de leurs freins, de l'embrayage, et étaient dotées d'un V8 de 7 litres en aluminium. La puissance était annoncée à 430 chevaux, mais ce n'était un secret pour personne qu'elle était en réalité bien plus importante. La voiture "donneuse" recevait ainsi une nouvelle carrosserie, des ailes élargies aux spécifications FIA, de nouveaux composants du groupe motopropulseur de chez GM et, plus important encore, un ensemble L88. Bien sûr, l'invitation pour Le Mans ne concernait plus cette nouvelle voiture, alors Goodyear est allé discuter avec un vieil ami.

1968 Corvette No. 4 Race Car

La North American Racing Team (NART) de Luigi Chinetti était à la base une extension du programme compétition de Ferrari de l'autre-côté de l'Atlantique. NART était bien établi au Mans, et Goodyear est devenu sa marque de pneumatiques préférée. Chinetti avait une place pour une voiture de réserve, que Goodyear a vu comme une porte ouverte pour aligner sa Corvette dans la course. On ne sait pas si le manufacturier de pneus a proposé une compensation, ou simplement effectué quelques menaces, toujours est-il que la Corvette fut acceptée dans l'aventure. Peinte en rouge, et ornée de la livrée NART, ce cheval cabré unique portait un noeud papillon.

Mais aller au Mans ne constituait finalement que la moitié de la bataille, comme la suite des événements allait le démontrer. Durant les premiers essais, la Corvette désormais connue sous le nom de NART n°4 au eu un accident à 160 km/h lorsqu'une... barrière de publicité tombait sur la piste. Avec peu de pièces de rechange disponibles, l'équipe s'est servi de morceaux de bois et de ruban adhésif pour réparer le nez de la voiture. Les réparations du tableau de bord ont supporté le poids d'un commissaire de course - ce fut son test d'entrée - et la voiture fut autorisé à courir.

A peine dans la course, Johnson et Heinz avaient encore besoin d'une bonne dose de miracles pour rester compétitifs. Les 24 Heures du Mans sont une course épuisante pour n'importe quelle voiture, et celle-ci était blessée dès le début. L'avant endommagé de la voiture ne permettait pas à la Corvette de rouler à pleine vitesse. L'accident d'avant-course avait également endommagé le goulot de remplissage de carburant, ce qui fit perdre du temps précieux au moment des ravitaillements en carburants durant la course.

 

1968 Corvette No. 4 Race Car

 

En-dehors du fait d'avoir constitué la Ferrari la plus laide à courir sur le circuit, la n°4 a prouvé être un bon compétiteur.

En-dehors du fait d'avoir constitué la Ferrari la plus laide à courir sur le circuit, la n°4 a prouvé être un bon compétiteur. Elle a terminé 15e du classement général, 7e de sa classe, et a signé un record au Mans pour une Corvette qui a tenu durant deux décennies. Les deux voitures du Greenwood/BF Goodrich n'ont pu rallier l'arrivée, ce qui rendait le résultat encore plus savoureux pour Goodyear.

Alors que la plupart des voitures de course vivent une vie assez courte avant d'être mises au rebut, la Corvette ex-Le Mans a connu une carrière relativement longue. Elle a été reconstruite et modifié pour se conformer aux séries dans lesquelles elle a été utilisé. Cela a même continué jusqu'en 1995 où le nouveau propriétaire de la voiture, Mike Yager, a décidé qu'il était temps qu'elle prenne sa retraite.

La voiture de course, quelque peu fatiguée désormais, a été expédiée à Kevin McKay à la division réparation de chez Corvette pour être restaurée dans les spécifications exactes de son aventure au Mans. La réputation de McKay dans la communauté Corvette est légendaire, ayant notamment ressuscité une Corvette Briggs Cunningham des 24 Heures du Mans 1960.

1968 Corvette No. 4 Race Car

 

Un V8 d'époque a été installé et développé pour atteindre environ 660 chevaux.

McKay a dépouillé la voiture jusqu'à la fibre de verre nue, et a recommencé de zéro. Un V8 d'époque a été installé et développé pour atteindre une puissance d'environ 660 chevaux. L'abondance des pièces disponibles rend la reconstruction d'une Corvette plus facile que pour une marque plus exotique. Mais pour McKay, recréer les bizarreries effectives d'une voiture de course devient le plus difficile.

Il a ainsi découvert des éléments qui rendent cette voiture vraiment unique. Par exemple, lorsque la Corvette n°4 s'est présentée au Mans sans la roue de secours obligatoire, l'équipe en a ajoutée une rapidement, provenant de la Peugeot d'un policier. Les lumières pour les numéros de courses provenaient d'une Triumph TR6, et les autocollants BP ont été hâtivement appliqués sur les logos du sponsor TWA, après que la compagnie aérienne s'est retirée suite à l'accident des qualifications.

Cette restauration détaillée à l'extrême a été achevée à la fin des années 1990. Depuis, la voiture a été maintenue en condition de compétition, et raconte son histoire unique à l'occasion de divers événements aux Etats-Unis. Lorsqu'elle n'est pas sur la route, elle est domiciliée au Yager’s Mid America Motorworks à Effingham, Illinois, où un musée rassemble d'autres voitures de course et prototypes.

1968 Corvette No. 4 Race Car

 Photos: Ed Baumgarten

1968 Corvette No. 4 Race Car