Les éclairages de Patrick Le Quément, designer, et de Pierre-Noël Giraud, économiste.

C’est un fait : de nombreux constructeurs chinois copient l’esthétique des modèles de leurs homologues occidentaux, l’édition 2017 du salon de Shanghai, en cette fin de mois d’avril, étant une nouvelle occasion pour constater l’ampleur du phénomène. Quelques exemples sont presque devenus canoniques : une Suzhou Eagle plagie une Porsche Cayman, une Rayttle E28 une Renault Twizy, une Landwind X7 un Range Rover Evoque, une Lifan 330 une Mini, un Zotye SR8 un Porsche Macan…

Les pires copies chinoises
Les pires copies chinoises
Copies chinoises
Copies chinoises
Copies chinoises

Au-delà de la simple recension ou de la collection d’images d’Épinal, Pierre-Noël Giraud, économiste, actuellement enseignant à Mines ParisTech, à l’université Paris Dauphine ainsi qu’à l’EMINES de Benguerir au Maroc, et Patrick Le Quément, designer, directeur du style Renault de 1978 à 2009, et actuellement président du conseil scientifique de The Sustainable design School, école située à Nice, nous permettent de mieux comprendre ce phénomène et de le mettre en perspective.

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De quoi parlons-nous ?

Il convient, pour débuter, de définir ce dont on parle. Patrick Le Quément distingue trois grands phénomènes relativement au plagiat : "Premièrement, il peut exister une grande ressemblance entre des véhicules parce que les constructeurs éprouvent le besoin de se rapprocher des canons et des normes en vigueur. L’exemple du flame surfacing que Chris Bangle avait développé pour BMW est particulièrement frappant. Après avoir reçu un accueil mitigé, ses caractéristiques ont été reprises par l’ensemble des centres de design de par le monde. Deuxièmement le plagiat effectif doit être compris comme une démarche forcée, une variation autour d’un thème. On peut prendre ici l’exemple du Renault Scénic  de première génération et du Nissan (Almera) Tino, le Nissan s’inspirant ouvertement du Renault. Il faut d’ailleurs noter au passage que les Asiatiques ont un rapport différent à la copie. Elle est souvent considérée comme un hommage bien qu’elle soit inacceptable d’un point de vue commercial. Troisièmement, on peut considérer que sur le moyen terme, cette pratique va disparaître dans l’industrie automobile. On l’a vue s’éclipser d’abord chez les constructeurs japonais puis chez les coréens ; il en sera de même chez les constructeurs chinois".

Copies chinoises
Copies chinoises

Pierre-Noël Giraud explique quant à lui la raison d’être de la copie pour les Chinois en général, ce quel que soit le secteur d’activité : "Ils ne font pas de distinction entre copie du design et copie de la technologie ; ils traduisent ce qu’ils veulent et ce depuis que le début de leur rattrapage et l’arrivée de Deng Xiaoping au pouvoir (en 1978 – ndlr). La copie a même été leur moyen de rattrapage principal". Se focalisant alors sur le domaine de l’automobile, il rappelle comment la Chine a réussi à développer son industrie : "On sait très bien comment la Chine a procédé avec l’automobile afin de copier la technologie : elle a obligé les constructeurs occidentaux à se marier avec un constructeur local via des joint-ventures en leur faisant valoir la perspective d’être présents sur le premier marché mondial".

Une pratique courant dans l’histoire

Pierre-Noël Giraud et Patrick Le Quément rappellent tous les deux que le phénomène de plagiat ou de copie est "depuis toujours" présent dans l’industrie, l’automobile n’y échappant évidemment pas. "La copie fait partie de l’histoire économique. Les Français ont par exemple copié, en les important clandestinement, les machines textiles anglaises lors de la première révolution industrielle. C’est un phénomène bien normal pour la simple raison qu’il est plus facile et surtout plus rapide de copier que d’inventer. Dans le cas contemporain de la Chine le pays disposait du capital humain pour réussir aisément", observe l’économiste.

 

Copies chinoises
Copies chinoises
Copies chinoises
Copies chinoises

Comme le remarque le designer, les copies sont légion dans l’histoire automobile : "D’un point de vue historique, le fait de copier a toujours existé. Un exemple connu parmi tant d’autres est celui de la Renault Juvaquatre datant de 1937 qui avait été précédée deux ans plus tôt par l’Opel Olympia. Il faut aussi noter que le phénomène était particulièrement courant lorsque les marchés étaient fermés. Il existait alors beaucoup de copies. On peut prendre de multiples exemples. La Chevrolet Corvair de 1960 a influencé le style d’une NSU Prinz 4 de 1962 ou encore celui d’une Panhard 24 CT de 1963. Plus proche de nous, les lignes de la Toyota Celica de quatrième génération, sortie en 1986, montrent d’importantes similitudes avec celle d’une Ford Scorpio de 1985". Ces rappels n’empêchent toutefois pas le designer d’adopter une fin de non-recevoir à l’égard du plagiat puisqu’il estime "qu’il ne faut jamais baisser les bras face aux phénomènes de copie et qu’il s’agit de rester ferme".

Design ou marketing ?

"Pour les Chinois, une voiture est une voiture ; ils copient ce qui plaît", avance Pierre-Noël Giraud qui explique ainsi que le phénomène de copie est souvent influencé par une demande du marché. Patrick Le Quément pointe cependant une évolution, sans doute plus spécifique à l’automobile : "Les designers chinois savent que ce phénomène leur est néfaste mais n’osent pour le moment pas encore aller à l’encontre des demandes de leurs services marketing. De fait, les constructeurs chinois ont ces dernières années massivement investi dans le design et ont attiré beaucoup de designers étrangers chez eux. Lors d’un cycle de conférences auquel j’ai participé en 2014 qui réunissait une quarantaine de dirigeants de marques chinoises, j’ai pu mesurer l’importance de l’évolution des mentalités par rapport à la copie ; ils souhaitent clairement développer leur propre stratégie en matière de design, sans être soumis à un diktat de la part du marketing. Si les écoles chinoises de design ne sont pas encore au niveau des meilleures sur le plan international, la communauté des designers est très consciente des problèmes engendrés par la pratique du plagiat. De plus, le fait que des étudiants en provenance des meilleures écoles intègrent des entreprises chinoises va petit à petit permettre aux constructeurs chinois de développer une expertise en matière de design".

Pierre-Noël Giraud souligne justement la force déjà effective des Chinois : "Dans de nombreux domaines, ils sont en train de devenir meilleurs que leurs rivaux; l’automobile ne fait pas exception. Je pense qu’il en ira de même en matière de design. Il y a aussi des phénomènes qui ne trompent pas. Dans le domaine du luxe, Hermès a par exemple racheté Shang Xia qui propose toute une gamme de produits issus de l’artisanat chinois". Et l’économiste de conclure : "Aucun secteur n’est à l’abri". À suivre les analyses tant de Pierre-Noël Giraud et de Patrick Le Quément, la pratique de la copie par les constructeurs chinois ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir et un épiphénomène de l’histoire de l’automobile !

Les pires copies chinoises