Premier succès d'envergure pour la jeune marque italienne...

 Le retour des 24 Heures du Mans au calendrier sportif, après une interruption de dix ans en raison du deuxième conflit mondial, a vu la victoire de Ferrari pour sa première sortie dans la Sarthe, avec une 166 MM menée quasiment de bout en bout par le robuste Luigi Chinetti, associé à Peter Mitchell-Thomson, baron de Selsdon.

L'Europe finit de panser ses plaies au sortir d'un deuxième conflit mondial qui a laissé des traces sur le vieux continent. La course automobile, elle, a repris ses droits dès le… 9 septembre 1945, à l'occasion de la Coupe de Paris remportée par Jean-Pierre Wimille sur Bugatti. Les épreuves se sont ensuite multipliées, mais il a fallu encore quelques années avant que le Circuit de la Sarthe n'accueille à nouveau "ses" 24 Heures.

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Le Mans 1949 Ferrari 166 MM 3
Le Mans 1949 Ferrari 166 MM 2

Dix ans ont passé en effet depuis la dernière édition avant le début de la Seconde Guerre, en 1939 et la victoire de Jean-Pierre Wimille et Pierre Veyron au volant de leur Bugatti Type 57C. Une renaissance à laquelle ne pouvait hélas assister le champion des champions Wimille, décédé en début d'année au volant d'une Simca Gordini en Argentine, lors d'essais en marge du Grand Prix de Buenos Aires.

Ces 24 et 25 juin, donc, pas moins de 49 concurrents – réparties en dix classes selon leur cylindrée - se présentaient ainsi au départ de la 17e édition du double tour d'horloge sarthois. La plupart des voitures inscrites dataient d'avant-guerre, mais on notait quelques nouveaux modèles qui s'étaient déjà distingués à l'échelon international.

La petite marque qui monte...

Parmi les voitures engagées, au milieu d'une belle pluralité - et d'un certain folklore aussi, avec notamment la présence de deux Simca 8 et même d'une Renault 4CV ! (photo ci-dessous) - avec plus d'une vingtaine de marques représentées, on retrouvait des valeurs sûres comme quatre Delahaye 135C S – un modèle vainqueur au Mans en 1938 avec Eugène Chaboud et Jean Trémoulet -, ou encore quatre Delage D6S-3L. Les deux constructeurs français arrivaient ainsi dans la Sarthe auréolés du statut de favoris, avec des voitures éprouvées, conçues dans les années 30.

Le Mans 1949
Frazer Nash Le Mans 1949

Mais l'intérêt se portait également du côté d'une marque italienne fondée deux ans plus tôt, Ferrari, qui s'attaquait à cette occasion pour la première fois aux 24 Heures du Mans. Après avoir constitué le bras armé d'Alfa Roméo en compétition dans les années 30, la structure d'Enzo Ferrari s'est affranchie de la marque au trèfle en 1939, pour produire ses premières voitures, d'abord à Modène sous le label Auto Avio Costruzioni, pour dans ses nouveaux ateliers de Maranello à la fin de la Guerre.

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Le constructeur italien a remporté ses premiers trophées sur la piste dès 1947 avec la 125 S et son V12 1,5 litre, son premier modèle de compétition. Si la 159 S (V12 1,9 litre) n'avait pas rencontré la même réussite que sa devancière, la 166 S avait ensuite repris dignement le flambeau en 1948 avec notamment une victoire sur la Targa Florio.

La 166, première voiture de route de Ferrari

Fort de ce succès, Enzo Ferrari déclinait la 166 en version route (la première de la marque) : la 166 MM, qui conservait le V12 1,9 litre de la 159 S avec une puissance portée à 140 chevaux. La renaissance des 24 Heures du Mans en 1949 était l'occasion rêvée pour promouvoir sa dernière création. Mais c'est toutefois sur la pointe des pieds, et avec une bonne dose d'humilité que Il Commendatore voit son arrivée dans la Sarthe. Si l'engagement de la Ferrari est fait, c'est par le biais d'une équipe privée. Enzo Ferrari, pas sur encore de sa voiture, a adressé un courrier à l'ACO, s'excusant par avance des probables soucis de fiabilité de sa nouvelle voiture durant la course.

Sur la #22, Luigi Chinetti faisait figure de premier de cordée. Âgé de 47 ans, le natif de Milan comptait déjà deux succès au Mans en 1932 et 1934 avec Alfa Roméo. Installé depuis peu aux Etats-Unis, où il menait les activités sportives de Ferrari (il allait fonder plus tard la North American Racing Team), Chinetti était associé au Britannique Peter Mitchell-Thomson, baron de Selsdon, âgé de 36 ans, et vu pour la première fois au Mans en 1935. Un duo qui s'était d'ailleurs déjà montré victorieux en septembre 1948 lors des 12 Heures de Paris sur le circuit de Montlhéry au volant d'une Ferrari 166, dans sa version Spyder Corsa (SC).

Le Mans 1949 Ferrari 166 MM 4

Sur la seconde 166 MM, la #23, on retrouvait un équipage 100% français avec le "jeune" Jean Lucas, 32 ans (futur fondateur du magazine Sport Auto) et Pierre-Louis Dreyfus, 41 ans, qui comptait notamment à son palmarès une deuxième place 24 Heures du Mans 1935 sur une Alfa Roméo 8C privée.

Les 24 Heures du Mans reprenaient donc officiellement leurs droits le samedi 24 juin avec un départ donné sous une chaleur écrasante, une foule énorme (on parle de 300'000 spectateurs répartis tout au long du circuit), et la présence du président de la République Vincent Auriol.

Début de nuit fatal pour Delahaye

Les Delahaye dominaient lors des premières heures, alignant les tours à un rythme effréné. Après quatre heures de course, la #3 pilotée par Eugène Chaboud menait les débats devant la voiture sœur, la #4 de Pierre Flahaut loin, très loin devant la concurrence. Mais, en quelques tours, Delahaye allait voir tous ses espoirs de victoire s'envoler : Chaboud stoppait à Mulsanne vers 21h30 en proie à un problème moteur. André Simon, qui avait relayé Flahaut sur la #4, prenait le relais en tête mais était, quelques instants plus tard, à son tour victime d'une surchauffe moteur qui le faisait sombrer au classement après un passage par son stand.

Pierre-Flahault-LM-1949-Delahaye

Chinetti se portait ainsi pour la première fois au commandement, un temps relayé à la première place par son équipier Dreyfus. Mais ce dernier était lourdement accidenté aux alentours de 22h près de Maison Blanche, sa 166 partant en tonneaux après une tentative de dépassement sur deux retardataires. Le pilote s'en sortait indemne, mais les dégâts étaient considérables sur la Ferrari, dont la course s'arrêtait là naturellement.

La mésaventure de Dreyfus profitait alors à la Talbot-Lago #2 de l'Ecurie France menée par Paul Vallée et Guy Mairesse, qui héritait du commandement, suivie de près par la Ferrari de Chinetti. En fait, l'Italien menait seul la course de la Ferrari rescapée, son équipier Mitchell-Thomson ne pouvant assurer ses relais pour des raisons de santé.

Le Mans 1949 Chinetti Mitchell-Thomson

Chinetti le marathonien

Chinetti s'emparait de la première place au milieu de la nuit, et laissait le volant pour la première fois à son équipier à 4h30 du matin. Il comptait alors… trois tours d'avance sur son plus proche poursuivant. Après un relais d'à peine plus d'une heure, Mitchell Thompson cédait à nouveau le volant à Chinetti, qui terminait l'épreuve, et offrait à Ferrari son premier succès aux 24 Heures du Mans pour sa première participation dans la Sarthe.

La Delage D6S-3L de Henri Louveau et Juan Jover coupait la ligne d'arrivée en deuxième position à un tour, le podium étant complété par la Frazer Nash des Britanniques Harold John Aldington et Norman Culpan, à l'issue d'une épreuve également marquée par l'accident mortel de Pierre Maréchal sur son Aston Martin DB2 lors des dernières heures de course.

 

Outre l'exploit de Luigi Chinetti, qui a assuré la quasi-totalité des 24 Heures de course au volant, on retiendra également qu'il s'agissait là de la première victoire d'un moteur V12 aux 24 Heures du Mans. La marque au cheval cabré allait s'imposer encore à six reprises dans la Sarthe, son dernier succès au classement général remontant à 1965.

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