Les candidats répondent à nos questions.

Avant de répondre à nos questions – les mêmes que celles que nous proposons à l’ensemble des candidats à l’élection présidentielle 2017 qui veulent bien donner suite à notre sollicitation, Jean Lassalle, député de 4e circonscription des Pyrénées-Atlantiques et maire de Lourdios-Ichère (64), a tenu à souligner que "l’industrie automobile est le cœur, le symbole même, de notre industrie et du génie français. André Citroën, Louis Renault, la famille Peugeot, la famille Michelin, font partie de ces entrepreneurs, capitalistes, qui ont fait beaucoup avancer la France et le monde ! Ce qu’ils gagnaient, ou ce que leurs aînés leur transmettaient, ils l'investissaient entièrement pour le progrès. Les familles qui continuent cette tradition font la fierté de notre pays. Alors que dans bien d’autres industries, le capitalisme est devenu un capitalisme de spéculation. Les fonds d’investissement mènent la danse. Les entreprises ballotées par la spéculation omniprésente renoncent à toute vision à moyen ou long terme. Elles sont prêtes à se délocaliser pour une prime, abandonnant leurs salariés et leurs savoir-faire."

Il a alors rappelé un épisode de sa vie politique qui l’a fait connaître du grand public : "C’est ce que j’ai affronté quand une usine de ma vallée qui gagnait beaucoup d’argent, qui vendait à l’industrie automobile et à d’autres, une usine à laquelle nous avions consacré énormément d’énergie pour la développer, a été sur le point de partir à 60 kilomètres pour l’argent que Total offrait, au nom de la reconversion du bassin de Lacq. J’ai jeûné 39 jours dans la salle des "Quatre Colonnes" de l’Assemblée nationale, j’ai perdu 32 kilos, jusqu’à obtenir l’accord nécessaire de l’actionnaire et de l’État. Je ne supportais pas que notre industrie s’effondre, que 500 000 de nos entreprises meurent sous nos yeux, ou se délocalisent dans un silence tragique, abandonnant nos campagnes au chômage et à la précarité". Il est temps d’entrer dans le vif de nos questions…

 

Jean Lassalle

 

Motor1 : L'Etat est actuellement actionnaire des deux principaux groupes automobiles français, PSA et Renault. Quelle serait votre politique en matière d'actionnariat à l'égard de ces deux groupes ? 

Jean Lassalle : L’État finance, subventionne, aide les entreprises, mais parfois de façon complètement contre-productive, comme le montrent la sidérurgie ou Alstom, dont les patrons ont accumulé les aides, pour finalement fermer leurs usines. Nous devons tenir ferme notre industrie automobile pour qu’elle ne soit pas emportée par le tourbillon de la mondialisation. L’État doit être suffisamment fort, comme actionnaire, pour empêcher des fonds de pension ou des investisseurs à court terme de prendre le contrôle de ces groupes. Les représentants de l’État dans leurs conseils d’administration devront défendre l’intérêt commun, l’intérêt des automobilistes, l’avenir des travailleurs, de nos territoires. Ils aideront les industriels à se projeter dans le long terme.

Les revenus des patrons de ces deux groupes font régulièrement la une de l'actualité. Quelle est votre position à cet égard ? Etes-vous favorable à leur plafonnement ? 

Quand des patrons obtiennent de leurs actionnaires des rémunérations extravagantes, c’est très mauvais signe. Est-ce qu’ils sont encore en train de construire leur entreprise ? Que peuvent en penser les travailleurs licenciés ? Et ceux auxquels on dit qu’on ne peut pas les augmenter ?

Seriez-vous favorable à la mise en place d'une politique protectionniste au niveau européen pour freiner les importations d'automobiles extra-communautaires ? 

Je crois aux échanges ! L’usine pour laquelle je me suis battu dans ma vallée, qui travaille l’aluminium, exporte dans le monde entier ! Et quand je dirigeais le bureau d’études que j’avais créé, je suis allé en Israël chercher les technologies dont nous manquions en France. Mais nous devons arrêter une concurrence déloyale qui volerait leurs marchés à nos entreprises. Cette concurrence déloyale abuse des règles de l’espace européen. Elle joue sur toutes les lois pour "optimiser" sa comptabilité en plaçant son argent dans des paradis fiscaux. Les dogmes de la "libre concurrence" nous paralysent ! Nous devons aussi protéger la nature. Nous voulons veiller à la dignité des travailleurs qui fabriquent ce que nous utiliserons en France. Et quand des entreprises deviennent tellement fortes qu’elles achètent les gouvernements des États, qu’est-ce qui nous garantit une concurrence équitable ? Les négociations des traités TAFTA et CETA inquiètent encore plus. La Commission européenne a négocié dans le plus grand mystère. À ce qui est finalement apparu, le texte prévoyait que les conflits puissent être réglés par un système d’arbitrage privé en lieu et place des institutions publiques démocratiques ! Notre secrétaire d’État a estimé que la Commission européenne devrait interrompre les négociations ; il avait remarqué que "le dogme néolibéral ne convainc que dans trois arrondissements de Paris". Mais tout a continué, le Parlement européen vient d’approuver le CETA… Une politique européenne aussi dévouée au "dogme néolibéral" ne nous donne aucun signe d’espoir. C’est à nous, la France, de dire ce que nous voulons. Reprenons nos marges de manœuvre.

On a vu Michel Sapin faire un appel du pied à Tesla pour installer une usine en France. Etes-vous favorable à l'installation de nouvelles usines automobiles en France, notamment de la part de constructeurs étrangers, et si oui, comment les convaincre pour cela ? 

Nous avons avec Renault un grand groupe qui a énormément investi dans la voiture électrique. Le groupe Bolloré aussi. Plusieurs autres sociétés. Toutes avec beaucoup d’argent public. Et elles ont eu de bien petits résultats, par rapport à tout l’argent investi. Alors s’il faut travailler avec Tesla pour y arriver, travaillons avec Tesla. Apprenons d’eux, inventeurs, PME, équipementiers ainsi que les grands fabricants. Ce ne sont pas les compétences qui manquent chez nous. Nous savons faire des voitures de grande qualité. Nous avons encore une grande réputation pour les ingénieurs, les chercheurs, les informaticiens. Nous sommes attachés à l’excellence. Nous aimons créer pour le monde entier. Si j’étais Tesla et que je voulais continuer à faire les meilleures voitures électriques du monde, je viendrais en France !

Bien que le secteur automobile assure encore de très nombreux emplois en France, estimez-vous qu'il est encore un secteur d'avenir ? Quelle serait votre politique pour accompagner un changement de l'usage de l'automobile (passage de la possession au partage, de la notion de circulation à celle de mobilité, etc.) ?

Bien sûr que l’automobile est un secteur d’avenir ! Quand j’ai été élu député, en 2002, il fallait quatre heures et demi pour aller d’un bout à l’autre de ma circonscription. Aujourd’hui c’est un peu moins ; mais comment voulez-vous faire sans voiture ? L’utilisation de la voiture reste indispensable dans les petites villes et territoires plus excentrés et conditionne même l’accès à l’emploi. Concernant la création d’emplois, je pense également aux services automobiles au sens large (garages, stations-services, etc.) qui jouent un rôle majeur dans notre économie et pour lesquels l’apprentissage doit encore être encouragé. Ils représentent 139 600 entreprises (dont 95 % sont des TPE et entreprises artisanales employant moins de 10 salariés) et 400 000 salariés. On dénombre également 42,9 millions de véhicules entretenus ! L’économie automobile est donc bel et bien une réalité.

Êtes-vous favorable au développement du véhicule électrique et si oui comment entendez-vous le promouvoir (mesures fiscales supplémentaires, développement des infrastructures, etc.) ?

Je suis certain que les forces conjuguées du soleil et des marées sont susceptibles de produire autant d’énergie que le pétrole, et de se substituer au nucléaire. La "fée électricité" peut transporter les énergies de demain. Bien sûr, il faudra de grands progrès dans le stockage de l’électricité pour que les véhicules électriques deviennent plus efficaces que les véhicules à essence ; les constructeurs y travaillent. À la révolution industrielle, le pétrole, ce liquide de couleur indéfinie, promettait une énergie inépuisable… C’est devenu un cauchemar dont nous devons libérer la France. Les guerres dans lesquelles il nous a entraînés sont indignes d’un pays civilisé.

Selon vous, quelle place l'automobile doit-elle occuper dans les grandes agglomérations ? Et comment l'organiser, la réguler ? 

En Île-de-France, l’organisation des transports devient insoluble. Les salariés doivent passer dans les transports en commun, ou dans les bouchons, plus de deux heures de leur journée. Quelle perte énorme d’énergie, de temps, de vie, d’espace ! Les gens ne se révoltent pas, ils ont accepté cette souffrance tellement longtemps, qu’ils sont capables de l’endurer encore. Je veux d’abord remettre en ordre les transports en commun. Les décideurs ont passé les vingt dernières années à restructurer et déstructurer la SNCF, à cacher ses dettes. Ils ont lancé des projets de nouvelles lignes qui procureront de juteux bénéfices à la spéculation. Pendant ce temps, faute d’entretien, les chemins de fer de banlieue et des régions tombent en ruine, comme l’horrible accident de Brétigny l’a montré (le 12 juillet 2013, un déraillement était survenu en gare de Brétigny-sur-Orge, en raison de la défaillance d’une éclisse, un pièce située sur les rails, causant la mort de sept personnes – ndlr). Les voitures garderont certainement une grande place, mais si nous pouvons éviter le gaspillage de temps et d’énergie dans les bouchons, nous aurons bien avancé.

Une enquête a récemment montré que les "bus Macron" ont permis à des personnes qui n'en auraient pas eu les moyens sinon de se déplacer ou de voyager. Y êtes-vous favorable ? Comment permettre d'assurer un service public égal pour tous (notamment en termes de durée ou de conditions de transport) ? 

Nous avons développé depuis des décennies un magnifique réseau d’autoroutes, que nous devons d’ailleurs payer très cher aux intérêts privés à qui l’État les a cédées. Notre réseau routier est excellent aussi. Utiliser le mieux possible ce réseau avec de nouvelles lignes de car, ou avec le covoiturage, est très bien. Il reste aujourd’hui de grandes inégalités et des territoires à l’écart du reste du pays. Dans ma circonscription, je me suis battu pour faire élargir une route qui existait entre l'Aquitaine et l'Aragon. Des écologistes, pour la plupart venus de très loin, ont prétendu qu’il s’agissait d’un projet d'autoroute, et ont mené dans cette vallée une "lutte du Larzac" des temps modernes ; ce qui fait qu'aujourd'hui, nous n'avons ni ligne de chemin de fer ni la route ! Nous nous trouvons dans une sorte de no man's land…

Êtes-vous favorable à la politique de sécurité routière telle qu'elle est actuellement menée ? Quelles sont vos propositions en la matière ? 

Nous avons réalisé des progrès considérables en matière de sécurité routière. Je voudrais saluer au passage Gilles de Robien qui, comme ministre de 2002 à 2005, nous a fait faire des pas de géant. La réduction du nombre de tués sur la route, nous pouvons tous nous en réjouir, est le résultat d’un effort collectif pour mieux nous respecter au volant. Mais l’expérience que j’ai faite de repasser le permis de conduire m’a fait voir les choses un peu autrement. Je suis l’un des rares députés à avoir connu cette épreuve redoutable qu’est l’obligation de passer son permis une deuxième fois. Des centaines de milliers de Français nous détestent, à un point que vous ne pouvez pas imaginer, en raison des dispositions prises sur le retrait de permis. Les stages sont chers pour une famille qui n’a pas beaucoup de ressources. Le nombre de leçons, par exemple, ne cesse de s’étirer, ce qui finit par coûter très cher et par devenir très long ; dans mon département, il faut attendre jusqu’à trente mois ! Et après une telle attente, vous ne passez pas nécessairement l’épreuve de la conduite. Il peut arriver que l’on vous fasse passer des tests psychotechniques… Je l’ai raconté à l’Assemblée, la vidéo a fait rire presque un millier de Français ! Le code n’est pas facile non plus ; à quel point une liste de questions pièges à résoudre devant un écran mesure-t-il bien si le candidat conduira de la façon la plus sûre ? Nous devons peut-être réfléchir à la meilleure manière de l’évaluer. D’ailleurs je veux rétablir le Service National, civil ou militaire, en l’étendant aux filles ; ce sera pour beaucoup de jeunes, selon leurs missions, l’occasion d’apprendre à conduire, gratuitement bien entendu. À l’époque du service militaire, beaucoup de garçons apprenaient à conduire sur les terrains militaires avec les "Méhari" ; sans parler des enfants ou petits-enfants de paysans qui ont commencé avec le tracteur !

Le véhicule autonome (ou semi-autonome dans un premier temps) deviendra une réalité an tournant des années 2020. Quelles adaptations de la législation suggérez-vous ? 

Voilà une question à laquelle nous devrons réfléchir ensemble, en prenant le temps.

Images : copyright Thierry Franco

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